"ça va aller, j'étais déjà riche"

Introduction - comment je me suis préparé à gagner le gros lot

Light My Fire
7 min ⋅ 01/12/2022

Ça les a laissés sur le cul à la Française des Jeux. 

Ils m’ont dit : « alors, bien sûr on va vous accompagner pendant les premiers mois de votre nouvelle vie ; c’est comme l’alpinisme hein, on n’emmène pas les gens dans une cordée pour les lâcher au sommet ». 

J’avais déjà entendu l’analogie et qu’un employé de la FDJ me la serve à nouveau m’agaçait un peu. En outre, c’était faux : à part m’offrir la possibilité de jouer à l’Euro Millions, la FDJ ne pouvait pas se prévaloir de m’avoir emmené où que ce soit. Sinon à une enquête de ma banque, qui voyant mes dépenses régulières (environ 40 euros par mois) pour créditer mon compte Française des Jeux, avait refusé ma demande d’emprunt immobilier en concluant de ces dépenses que « j’avais un problème de jeu ». 

J'avais désormais d'autres priorités, mais je prévoyais bien entendu une mise au point avec ma banque.

Mon banquier comme cet employé préposé aux « grands gagnants » m’ont donné l’impression de ne respecter que les gens qui gagnent du premier coup, comme si leur histoire était plus belle.

« Vous savez que c’est le record absolu en Europe, Monsieur Baron : 230 millions d’euros, personne n’a jamais remporté une telle cagnotte. » Isabelle Cesari, la directrice des relations gagnants essayait de relancer une conversation qu’elle n’avait jamais eue. Et je dois reconnaitre qu’en terrain inconnu, elle ne s’en sortait pas si mal. Elle mentionnait par exemple, la communauté des grands gagnants sur laquelle je pouvais compter, en n’oubliant pas de préciser qu’ils auraient désormais besoin de mon feedback – et que j’allais les inspirer. 

« Je pense que je continuerai à jouer, si c’est votre question », ai-je soufflé. L’employé qui se forçait à rire a répondu : « Peut-être que vous en aurez moins besoin maintenant » (regard noir d’Isabelle Cesari). Assis dans une salle de réunion confortable, courbé sur mon fauteuil, je tapotais mes index sur le bord de la table : ma flûte de champagne n’était pas assez vide pour qu’on m’en propose à nouveau ; en y repensant je devais vraiment avoir l’air impatient. 

Et je l’étais. Je jouais régulièrement à l’Euro Millions depuis 2010, et 12 ans plus tard je commençais enfin à voir des résultats. Comme tous les joueurs qui imaginent « ce qu’ils feraient s’ils gagnaient », j’avais eu le temps de penser à ce jour. Par exemple, je misais sur smartphone depuis quelques années, pour ne pas passer 4 jours dans l’angoisse de perdre mon ticket gagnant.

J’avais aussi étudié le parcours d’une dizaine de grands gagnants, de leurs folies, de leurs revers de fortune, de leurs investissements foireux, des coups de main donnés par faiblesse plus que par générosité. J’étais parti enquêter dans des villages, à la rencontre d’anciens amis, d’ex-collègues de grands gagnants. La Française des Jeux en parlait peu, mais c’était effrayant.

Quoiqu’ils fassent, les très grands gagnants (au-dessus de 10 millions) passaient pour des salauds. Salauds de ne rien donner, de n’avoir pas assez donné, d’avoir trop donné et d’avoir voulu reprendre. Salauds d’avoir installé une piscine, d’avoir agrandi la maison, ou encore salauds d’avoir voulu rester simples et de garder pour leurs enfants. Salauds d’être partis, salauds d’être restés et d’humilier leurs amis avec leur argent. 

Une chose me semblait claire : l’argent était un sujet de tension pour la plupart des gens, même quand il était en quantité raisonnable. Alors si on parlait de plus d'un million en ne l’ayant jamais approché, là les gens devenaient carrément dingues. Et je n’avais aucune intention de péter les plombs – ni de voir personne le faire autour de moi. 

Donc j’imagine que ce qui faisait la différence avec les autres grands gagnants de l’Euro Millions, c’est que non seulement je gagnais très bien ma vie, mais surtout je m’étais préparé à gagner. Je jouais toujours avec l’intime conviction que j’allais gagner. C’était une conviction profonde, mystique, proche de la foi religieuse. Cette foi était nécessaire, car dès lors qu’on entre dans le domaine des croyances métaphysiques, on crée un univers qui dépasse la logique du monde réel. 

Pour le dire autrement : je n’ai jamais été déçu de mes mauvaises grilles, de n’avoir même pas un numéro par tirage parce que je croyais profondément au jour de la victoire. 

Donc j’avais eu le temps de penser à tout ça, d’imaginer le mail à recevoir par le service clients de la FDJ (même pas un coup de fil) pour m’informer sur un ton quasi-lapidaire des félicitations de la FDJ pour mon gain, d’un rendez-vous à prendre pour me rendre au centre de paiement. Il y avait même un lien pour découvrir les meilleures cachettes pour son ticket gagnant (les exemples étaient étonnants : une boîte de biscottes). 

J’avais élaboré toutes ces formalités pénibles mais nécessaires, et maintenant que j’avais remporté 230 millions d’euros, je le sentais, j’allais devenir moins patient. Et j’avais un certain nombre de choses à faire, sans trop traîner. 

Pour parler un peu, je lâchai « je vous ai envoyé mon RIB… ». Ce n’était ni une information, ni une question : un moyen peu courageux de ma part de leur demander de me restituer mon gain, pour de vrai. L’employé allait dire quelque chose, mais je le coupai : « je sais qu’à partir d’un million, on peut aussi être payé par chèque, mais comme vous avez vu, je préfère éviter les bouts de papier. Donc vous pouvez tout mettre sur le compte Hello Bank ».

L’employé blêmissait. Isabelle Cesari vint à son secours : « Alors justement, à ce sujet, Monsieur Baron, je comprends que vous êtes pressé, et je le serai à votre place, on conseille souvent à nos gagnants de répartir leurs gains entre plusieurs comptes dans plusieurs établissements. Je ne suis pas sûr que votre agence bancaire soit spécialisée dans la gestion d’une telle somme, j’ai ici une brochure avec plusieurs partenaires qui sont très bien dans la gestion de patrimoine… » 

Je coupai à nouveau – oui, j’ai vraiment été infect ce jour-là : « oui, oui, très bien. Mais quand même, mettez tout sur HelloBank. Je m’en occuperai après. Vous avez besoin d’autre chose ? » Je m’étais levé, j’avais remis ma veste et j’étais prêt à partir. 

« On voulait vous présenter le programme d’accompagnement des grands gagnants » dit Isabelle Cesari - elle tirait sa dernière cartouche - en désignant à sa droite une femme qui n’avait pas encore parlé et qui ne s’était pas présentée, « on le recommande très fortement au moins pour les 5 premières années ». 

Ah bien sûr, l'accompagnement. Vu du côté des gagnants, ça avait seulement l'air de les isoler. Mais j'avais prévu qu'elle m'en parle. « Oui, bien sûr, je comprends. Mais ce n’est pas obligatoire, si ? La seule chose que je dois faire, c’est vous donner mon RIB et une pièce d’identité valide. Et comme j’ai joué sur internet, je peux même vous demander de supprimer mes données de votre base. » Je n’en avais pas l’intention, et j’essayai de me montrer plus sympathique : « En fait, je suis désolé de vous le dire comme ça, mais j’ai eu le temps de lire plusieurs fois le règlement ». 

Elle rit gaiement, comme si cela lui donnait beaucoup de plaisir. Au fond, Isabelle Cesari était très forte pour ne pas perdre pied avec des gens dont la vie allait changer radicalement. J’ajoutai, pour la rassurer : « Je regrette d’avoir été un peu sec, mais je suis certainement un peu impatient. J’ai déjà constitué mon cabinet pour la suite : un avocat, un fiscaliste, et deux conseillers financiers. En outre, j’ai prévu d’aller consulter une psychologue tous les 15 jours ». 

Là, je dois reconnaître qu’elle était un peu désarçonnée. La préposée mystère (on ne connaissait pas son nom) à l’accompagnement des grands gagnants ne cachait pas sa fureur : elle n’aurait pas Monsieur 230 millions dans son programme. 

« Le règlement du jeu par cœur, le cabinet, le virement sur une seule banque… je suis honnête avec vous, Monsieur Baron : il y a peu de gens qui font ça. »

Je répondis comme un collégien : « Il y a peu de gens qui gagnent à Euro Millions ». Quelle réponse de con, il fallait vraiment que j’arrête d’être insolent – sinon ça finirait par me jouer des tours. Je me dirigeai vers la porte, en regrettant déjà cette dernière phrase désagréable.

Isabelle Cesari m’interrompit quand je passai la porte : « Voilà, je vous ai envoyé la preuve de virement par mail. Qu’est-ce que je peux vous dire d’autre ? Bon courage pour la suite ; et juste par curiosité, vous pouvez nous dire ce que vous avez envie de faire maintenant ? » 

Coincé entre la porte battante et son encoignure, je regardai mes mails, vis avec satisfaction un courrier non-lu « HelloBank : vous avez reçu un vir[…] », et levai les yeux vers les 3 comparses assis à la table de réunion.

« Bien sûr », dis-je, « je vais devenir président de la République ».

Light My Fire

Par Felix Baron